MASA 2018 : Pr. Yacouba Konaté (Directeur Général) : « Nous voulons sortir du modèle économique de la gratuité»

Lundi 12 Mars 2018

La 10ème édition du Marché des Arts et du Spectacle d'Abidjan (MASA) se déroule du 10 au 17 mars sur les bords de la lagune Ébrié. A quelques jours de l'ouverture de l'événement, Pr. Yacouba Konaté, le Directeur Général présente les grandes articulations et annonce les innovations qui portent cette édition 2018 marquant le 25è anniversaire du MASA.


Pr. Yacouba Konaté
Pr. Yacouba Konaté
Diasporas-News : Pr. Yacouba Konaté, quel regard portez-vous sur le MASA depuis votre nomination?
Pr. Yacouba Konaté : Je voudrais juste essayer d'imaginer un peu le parcours qui est le nôtre depuis 2014, c'est-à-dire l'année où il a plu au ministre de la Culture de me confier la gestion de ce programme de développement culturel qu’est le MASA. Je considère que depuis ce temps, il a fallu faire redémarrer la machine qui a toussoté un peu, qui a crachoté et puis qui a pris plus ou moins, son envol en 2016. Maintenant, je pense que nous sommes arrivés à un moment où nous devons stabiliser l'élan, c'est-à-dire voir comment maintenir la vitesse de croisière aussi longtemps que possible, en espérant que si décollage il y a, ça se fasse en douceur. C'est très important que vous compreniez un peu comment nous fonctionnons et puis que vous compreniez que vous avez les bonnes informations. Parce que, quand on voit dans les journaux, comme il s'est passé l'année dernière au moment où j'avais les pires ennuis financiers, que le budget du MASA c'est 2 milliards de francs Cfa (3 millions d’euros) ou c'est plusieurs milliards de francs Cfa, j'ai du mal à croire que c'est de la bienveillance. On n’a jamais eu plusieurs milliards de francs Cfa. On n'a jamais eu un milliard de francs Cfa. Nous souhaiterions en avoir plusieurs, mais on ne les a pas. Pendant longtemps la coopération internationale intervenait à un très haut niveau dans la gestion du MASA. C'est pour cela qu'on pouvait dépasser le milliard dans le budget. Et maintenant, cette coopération internationale s'est retirée pour de bonnes raisons. Et l'État a continué à donner ce qu'il avait l'habitude de donner. Donc aujourd'hui, nous avons une sorte de primauté du budget de l'Etat. Ce n’est pas parce que l'État nous donne plus, c'est parce que les autres nous donnent moins que l’État est en telle position. 

D-N :Au-delà des aspects financiers, le Masa a fait du chemin jusqu'à ce 25è anniversaire…
P.Y.K. : Maintenant, nous sommes en 2018 au 25e anniversaire du MASA. Le MASA est né en mars 1993. Nous sommes heureux d'avoir pu établir cette régularité de mars parce qu'en 2014 lorsque le MASA revenait, il faut savoir que l'édition précédente remontait à 2007. Donc c'est déjà un gros acquis d'avoir pu maintenir cette régularité, c'est-à-dire mars 2014, mars 2016, mars 2018. Je pense qu'aujourd'hui nous sommes au point où nous pouvons tirer les effets positifs de cette régularisation. Pour commémorer ce 25ème anniversaire, nous allons évidemment faire un colloque. Nous allons faire aussi une exposition de photos, ce qui va nous permettre de faire le point de nos archives. Mais nous ne nous en tenons pas seulement à ce travail de mémoire. Nous allons faire également un travail d'analyse de nos statuts, de nos textes. Je pense qu'une manifestation comme la nôtre ne peut pas prospérer avec une structure aussi minimale. Donc c'est pour cela que j'ai plaidé pour l'adoption d'un texte organique. Ça a été adopté au mois de septembre 2017. Ce texte organique crée les conditions pour avoir une direction générale du MASA mieux et plus étoffée. Mais nous n’en sommes pas encore là parce que tous ceux qui connaissent le fonctionnement de l'administration savent qu'il faut aller d'abord défendre ses textes organiques en conférence budgétaire et être sûr d'avoir les appuis budgétaires qui vont avec ces nouveaux postes que nous souhaitons créer. Mais en attendant, on peut en tirer quelques conséquences pratiques. Et l’une des conséquences pratiques de ce texte organique que nous avons soumis et qui a été adopté par le conseil d'administration du MASA, conseil dans lequel il y a le ministère de la Culture, le district autonome d'Abidjan et l'OIF, c'est que désormais, il est admis que le sigle MASA n'est plus Marché des Arts du Spectacle Africain mais le Marché des Arts du Spectacle d'Abidjan. 

D-N : Pourquoi ce changement de dénomination?
P.Y.K. : Nous ne sommes pas fâchés quand on nous dit qu'on est africain parce qu’Abidjan, c'est quand même l'Afrique. Mais nous pensons qu'à partir du moment où la coopération internationale apporte moins d'appui, on peut très bien dire MASA Abidjan tout comme dans FESPACO il y a Ouagadougou, tout comme dans la Dak'art il y a Dakar. Nous pensons que c'est de bonne guerre et ça va permettre au district autonome d'Abidjan de s'impliquer davantage au mieux, entre autre. Et indépendamment de cette réforme ce que nous essayons de faire aussi, c’est que nous avons réactivé les partenaires institutionnels et historiques du MASA. Nous allons faire un gros effort cette année pour intéresser davantage les pays fondateurs du MASA comme la Belgique et le Québec. Chacun de ces pays va nous envoyer une délégation substantielle. Pour la Belgique, on est en train de faire le point, mais concernant les canadiens on a fait le point avec d'ailleurs la délégation du Québec parce qu’il y a maintenant une délégation du Québec à Abidjan. Et nous allons avoir une présence du Canada en général mais du Québec en particulier. Alors évidemment, nous maintenons les rapports avec la France et notamment avec l'Institut Français et bien entendu l'OIF reste toujours partenaire et même parrain du MASA. 

D-N : Ce MASA 2018 marque-t-il un nouveau départ avec le thème proposé?
P.Y.K. : Nous allons essayer de réfléchir sur le modèle économique du MASA. C'est pour cela que nous l'avons mis comme thème général. Le thème de cette année c’est : «Quel modèle économique pour les arts de la scène ?». Je pense que c'est une bonne opportunité pour les intellectuels de se demander qu'est-ce qu'on appelle modèle économique. Mais au-delà de ces spéculations, ce qui intéresse et ce qui est intéressant, c'est comment ça peut s'appliquer. Moi je suis au MASA parce que je suis un théoricien qui essaie de faire de la philosophie appliquée. C'est pour cela que je me suis investi dans les questions d'esthétique. Alors quelles sont les conséquences pratiques d'une telle réflexion ? La première conséquence pratique c'est qu’on s'est rendu compte qu’il faut impliquer davantage les opérateurs culturels qui sont sur le champ des arts du spectacle. Autour de moi, il y a déjà beaucoup de conseillers. On est tombés d'accord pour dire qu'on peut expérimenter la dévolution d'une partie de notre programmation, notamment la partie festival, à quelques opérateurs de spectacle. On a fait plusieurs réunions, et puis heureusement, ils se sont organisés en groupement d'intérêt économique. Quand je dis : «ils se sont», c'est essentiellement Kader Djiré, il y a Georges Aziz, il y a Ismaël Diaby et puis quelques autres camarades. Au départ, chacun venait mettre son nom et puis chemin faisant, ils ont compris que ça serait bien qu'ils s'organisent et qu'ils viennent parler d'une même voix, qu'ils organisent tout cela ensemble. Alors pour nous, c'est très encourageant. Le seul fait qu'ils se soient mis ensemble, pour nous c'est déjà une très belle chose. Nous pensons que si l'expérience de cette année s'avère probante, les éditions prochaines auront à capitaliser sur cet acquis. Donc nous leur avons concédé un certain nombre de spectacles ou de journées dans nos panoramas généraux que nous avons établis. Vraiment, ça a été des choix libres. Ils ont vu l'ensemble et puis, ils se sont dits : «ça, nous on peut s'engager là-dessus».

D-N : Les reformes dont vous parlez expliquent-elles pourquoi le MASA sera payant cette année ?
P.Y.K. : Notre rôle c'est de travailler à animer les secteurs culturels. Le rôle du MASA c'est d'activer le levier économique de la Culture, c'est de faire que l'ensemble de la chaîne de valeur, les gens qui interviennent dans les circuits culturels, puissent avoir un plus au fur et à mesure que le MASA s'organise. Et donc nous sommes heureux que ces organisateurs de spectacles nous aident à mieux vendre les billets et puis qu'ils nous aident à avoir quelques recettes. J'en profite pour dire qu'ils vont organiser des spectacles qui seront payant. Et le MASA lui-même, il sera payant cette année. Il sera payant. Le prix modique sur lequel nous sommes tombés d'accord, c'est un prix qu'on ne peut pas considérer comme très élevé. Ça sera 5000 Fcfa (7,62 €) la semaine. 

D-N : A quoi cela donne-t-il droit?
P.Y.K. : On aura un bracelet. Dès lors qu'on a le bracelet, pendant les 7 jours, vous avez accès libre à tous les spectacles du marché et à quelques spectacles du festival. Quelques spectacles nous disons, je devrais dire à presque tous les spectacles du festival, à l'exception d'un certain nombre qu'on va vous déterminer si vous le souhaitez. Donc nous pensons qu'il faut agir également sur ce levier puisqu'on parle de modèle économique. Nous voulons sortir du modèle économique de la gratuité. Tous ceux qui sont un peu freudiens savent que les gens apprécient mieux les choses qu'ils payent même si c'est tout petit. Les gens n'apprécient pas la gratuité. Dès lors que l'eau est gratuite, on en abuse... Les entrées seront payantes et nous nous donnerons les moyens de faire que ça soit payé. Et ceux qui sont à l'intérieur et qui n'ont pas payé, nous nous donnerons les moyens de les inviter à aller payer. L'autre aspect sur lequel on pourra insister, c'est dans le modèle économique que nous essayons de mettre en place. Nous avons également mis un peu les techniciens du spectacle au cœur de notre organisation. Parce qu'on s'est rendu compte que beaucoup de spectacles commencent avec un retard. Et les vrais maîtres d'une salle, ce sont les techniciens. C'est eux qui savent quand ils sont prêts et c'est eux qui savent comment on peut faire pour qu'ils soient prêts. Alors nous allons faire une petite formation avec les animateurs des différentes salles pour qu'ils comprennent que les chefs de plateaux ce sont les techniciens, ce ne sont pas eux. Les animateurs sont très utiles pour animer, pour mettre l'ambiance, pour valoriser tout le monde, mais le maître du site c'est le technicien. Alors, on les a mis à contribution de manière très spécifique dans la programmation. Nous faisons aussi une formation avec ces techniciens. 

D-N : Le nombre d'artistes invités a baissé. Qu'est-ce qui justifie cela ?
P.Y.K. : L'année dernière on avait invité, je pense, 17 ou 19 groupes sans compter les groupes qui sont venus au dernier moment, qu'on a dû gérer. Cette année, je ne pense pas qu'on en a invité 5 encore. Et l'autre chose qu'on a essayé de faire, c'est d'acheter le moins de billets d'avion possibles. Par exemple, on a décidé qu'on ne pouvait pas, c'est une décision qui s'imposait à nous, qu'on ne peut plus payer les billets pour les professionnels qui viennent. S'ils arrivent à payer leurs billets d'avion, on les prendra en charge dès qu'ils arrivent ici. Donc on ne paye pas de billets pour les professionnels. On ne paye pas de billets d'avion non plus pour les journalistes. Le MASA bénéficie cette année, de manière spécifique, de l'appui du ministère de la Jeunesse qui va nous offrir les locaux de l'Institut national de la Jeunesse et des Sports (Injs). Nous allons essayer d'en tirer les avantages pour loger l'essentiel des festivaliers et en tout cas, pratiquement tous les artistes qui vont venir, à la fois les artistes du in et les artistes du off, c'est-à-dire les artistes du marché et les artistes du festival. 

D-N : 25 ans après, comment se présentent les perspectives?
P.Y.K. : Les perspectives générales sont bonnes. Je pense que je dois vous le dire, elles sont encourageantes parce que nous avons l'engagement de plusieurs associations professionnelles qui vont nous rejoindre. L'OIF va tenir un séminaire, l'Institut International de Théâtre va tenir un séminaire, la Confédération Internationale des Sociétés d'auteurs-compositeurs va faire également un forum. Le Conseil International de la Musique s'est inscrit aussi pour avoir une journée entière... Et puis indépendamment de ça, on va donner des formations spécifiques notamment, dans les spectacles pour jeune public. J'en profite pour lancer un appel. On va donner une formation qui sera pilotée par le Conseil des Arts du Canada et qui va apprendre à tous ceux qui s'occupent des spectacles pour les enfants, que ce soit à la télé, à la radio ou dans les associations, dans les mairies pour qu'ils comprennent que faire un spectacle pour les enfants, ça ne veut pas dire nécessairement infantiliser les enfants. C'est-à-dire, on peut parler aux enfants comme on parle à des personnes intelligentes. On peut vraiment arriver à passer des émotions, des idées, sans nécessairement passer par des gros ventres qu'on se fabrique pour les obliger à rire. C'est très bien quand les enfants rient, mais je pense que toute l'émotion n'est pas dans le rire. On peut vraiment développer d'autres champs émotionnels, au lieu de réduire tout le rapport au spectacle, j'allais dire à la comédie, encore que la comédie soit utile. C'est le temps de mettre les comédiens à l'œuvre, j'y crois. Il y aura également des spectacles. On va faire aussi des Master class pour les managers d'Afrique. 

D-N : Selon vous que doit-on retenir du Masa?
P.Y.K. : Le MASA, comme je le dis souvent, ce n'est pas une opération qui est faite pour la gloire de quelqu'un. Ce n'est pas un festival de quartier. C'est un festival national, international. Et comme tel, c'est une cause qui nous dépasse tous. Nous travaillons. Nous faisons ce que nous faisons pour approfondir les fondamentaux du MASA, pour que ceux qui vont avoir à le gérer les années à venir, aient un instrument, un outil de développement culturel qui est solide mais qui ait aussi des références qui font que ça va continuer à jouer un rôle de précurseur au niveau de la scène ivoirienne, et au niveau de toute la région mais aussi du monde. On a travaillé sur l'ensemble des pays inscrits. Il faut savoir qu'on va recevoir des gens qui viennent de Chine, du Japon.
 
 
Réalisée par Jean-Christophe Pagni (Correspondant à Abidjan)
Paru dans le Diasporas-News n°94 Mars 2018 

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